Selon le titre d'un de ses albums, Carmen Cru serait une cervelle de plomb dans un crâne de béton. Pourtant, Carmen Cru est une vieille dame on ne peut plus exécrable mais intelligente, qui profite agressivement de son grand âge pour cultiver tous les vices. Malheur à celui qui veut l'aider à traverser la
rue, elle l'accusera de vol, ou de
viol, et le fera arrêter. Odieuse et capable de tout, Carmen Cru est, de plus, d'une grossièreté absolument inouïe, persuadée que son grand âge le lui permet. Alors, comment cette « tatie Danielle » débraillée et grincheuse est-elle devenue la petite vieille préférée des lecteurs du magazine Fluide Glacial ? Le talent de son créateur, Jean-Marc Lelong, a été de parvenir à attendrir les lecteurs en montrant, dans quelques confidences qu'elle leur fait parfois, à quel point Carmen Cru est seule. Cette solitude en fait, certes, une abjecte exploiteuse de la bonté d'autrui qui ne décroche jamais le moindre sourire, mais aussi une victime de la misère affective de notre époque. Entre 1982 et 1988, Lelong nous a ainsi offert le quotidien de Carmen Cru, vieille femme incrustée dans sa maison enclavée entre quatre immeubles et cachée derrière de menaçantes barrières. Son univers est celui d'un petit village rural et dépeuplé, dans une époque « années cinquante », qui symbolise la tranquillité grincheuse de la
France profonde. Carmen Cru déteste son époque, déteste l'humanité, et l'on se demande s'il existe une chose qu'elle ne déteste pas. Ses voisins, en tout cas, ne sont pas de son goût, de Mr Raoul, l'alcoolique qui a le coeur sur la main, à Mouvillon anti-vieux, xénophobe et nationaliste. La seule famille de Carmen Cru consiste en son neveu, bon à rien qui ne vient voir sa « tanti » que pour lui soutirer des sous, entreprise vouée à l'échec mais réitérée régulièrement, et lui donner des nouvelles qu'elle ne veut pas d'une
famille qui ne l'intéresse pas. Il y a encore Mr l'Abbé, toujours prêt à faire une bonne action, ce religieux binoclard et rustique dispose d'un franc-parler grossier pour discuter de son dada, le vélo. Le vélo est un élément important de l'histoire, les voitures sont rares et une crevaison devient un véritable problème pour Carmen Cru qui doit trouver de l'aide sans vouloir l'accepter et encore moins remercier. Les personnages de Lelong sont souvent simples d'esprit, caricaturaux et très laids. Les décors sont également pauvres et généralement sales et délabrés, l'univers de Carmen Cru n'est décidément pas folichon. Cependant, la ruse malicieuse et la perspicacité méprisante dont elle fait preuve pour parvenir à ses fins sont hilarantes. Elle n'hésite pas à abuser de sa supposée décrépitude physique et intellectuelle pour ne pas payer l'addition dans les bars, déchirer les
livres de la bibliothèque en toute impunité et de façon générale, de profiter à fond de la pitié de ses prochains. Vêtue comme une vieille sorcière, la Carmen Cru au visage acariâtre a la sénilité sélective et surtout, elle ne baisse jamais sa garde. Sa paranoïa perpétuelle est l'un des ressorts les plus drôles de la BD, car généralement le danger vient d'elle-même, véritable danger public sur son
vélo rouillé. La
mort de Lelong en 2004 a provoqué l'arrêt définitif de cette série de sept albums, et nous ne connaîtrons donc jamais le visage entier de Carmen Cru, sans le bob dépenaillé persistant à rester sur son crâne. Notons enfin que cette
BD a été adaptée au
théâtre du Tourtour et jouée par la Compagnie du Préau, mise en scène de Marijo Kollmannsberger.
Date de création : 16/08/2007 14:25
Contributions de Regine

Carmen Cru
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