Jean Hatzfeld est un
journaliste chevronné qui a couvert de nombreux conflits de par le monde pour le journal « Libération », dont le terrible génocide du Rwanda. En effet, il s'est rendu très souvent au sud de Kigali la capitale, à Nyamata où quelque 50 000 Tutsis ont été massacrés par les Hutues. Il se voit récompensé par le prix Médicis à
l'âge de 58 ans. « La stratégie des antilopes », publié au Seuil, raconte la cohabitation difficile entre les victimes du génocide et leurs ex-bourreaux depuis 2003. Il s'agit du troisième ouvrage que Jean Hatzfeld consacre au Rwanda et au génocide qui s'est déroulé en 1994 qui a entraîné
la mort de 800 000 personnes en une centaine de jours. « La stratégie des antilopes » est un nouveau témoignage suite à la libération de 40 000 tueurs bien avant la fin de leur peine, par le gouvernement rwandais, sept ans après les faits, les autorisant à retourner dans leur village où vivent ceux qui ont pu échapper au massacre. En effet, le pays manquait cruellement de bras pour travailler dans les champs ce qui explique leur libération anticipée. C'est la nouvelle vie « côte à côte » entre victimes et assassins qui est ainsi décrite. Jean Hatzfeld a laissé la place à de nombreux témoignages en évoquant l'impossible pardon et cette coexistence forcée entre bourreaux et victimes dans un même lieu alors même que le temps n'a pu faire son oeuvre pour atténuer la douleur des souffrances vécues. Comment vivre désormais ensemble ou plutôt les uns à côté des autres ? Comment se parler ? Que peut-on se dire ? Dans le premier ouvrage consacré au
génocide du Rwanda, « Dans le nu de la vie », Jean Hatzfeld faisait parler des survivants des tueries. Le second, « Une saison de machettes », donnait la parole aux tueurs qui expliquaient qu'ils avaient été conditionnés par la propagande anti-tutsie et comment la chasse aux Tutsis se déroulait quotidiennement sans état d'âme. Cette fois, « La stratégie des antilopes » réunit les protagonistes à Nyamata. L'auteur montre comment la communication est désormais impossible entre eux et le fossé qui se creuse entre les deux peuplades de manière irrémédiable. Les témoignages recueillis montrent que les assassins ne regrettent pas leurs actes même les plus cruels à la stupéfaction des victimes demeurant inquiètes face à leurs anciens bourreaux. Aucun d'entre eux n'a demandé pardon et d'ailleurs, ils savent que le pardon ne pourrait être accordé. Du côté des rescapés, l'on pense que les personnes libérées bien trop vite pour se sentir coupables, ne pourront pas changer et qu'il se pourrait qu'ils fassent les mêmes actes horribles si une nouvelle guerre civile se produisait. Les victimes ont d'ailleurs beaucoup de mal à continuer à vivre après de telles épreuves en ayant été traquées comme du gibier, souvent mutilées et violées. Pour elles, c'est l'angoisse au quotidien et une sensation de vivre une demi-vie. « La stratégie des antilopes » est aussi le témoignage d'une effroyable transformation d'êtres humains aimables et courtois en tueurs insensibles, tuant pour tuer sans réfléchir à la portée de leurs actes, devenus pires que des animaux en accomplissant ces meurtres horribles sans aucun état d'âme et sans réelle raison. Quant aux rescapés, on sent bien le désir de vengeance mais il doit être repoussé face à cette obligation de cohabiter afin d'éviter un nouveau génocide mais à l'inverse cette fois mais surtout afin de donner la priorité aux récoltes même si les tueurs doivent en profiter sinon le pays serait en friche et soumis à la convoitise des états voisins. Autre aspect soulevé par Jean Hatzfeld : la volonté d'imposer la réconciliation par la communauté internationale alors que cette réconciliation est impossible vu l'horreur des faits. C'est là tout le fossé creusé entre les idées généreuses et la réalité des atrocités vécues. Au Rwanda, personne ne parle de pardon à part les
ONG qui sont sur ce plan, complètement en décalage avec la cruelle réalité des faits. Alors, il y a des subventions accordées pour aider des projets d'entraides mais le fait est que plus personne ne parle de pardon au Rwanda si ce n'est pour récolter ces fonds bien utiles pour le pays et les villages. Jean Hatzfeld raconte aussi la dure acceptation pour les Tutsis de la clémence des sanctions et la difficulté de survivre pour les veuves qui voient les femmes Hutues récupérer leurs hommes. Vous l'aurez compris, « La stratégie des antilopes » est une chronique bouleversante sur un génocide dont on ne peut panser les plaies au Rwanda et sur une génération devant vivre dans la cohabitation et surtout les non-dits.
Date de création : 12/11/2007 17:38
Contributions de Catherine

La stratégie des antilopes
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