Le roman épistolaire de Montesquieu « Les Lettres persanes » a été d'abord publié en 1721 sans nom d'auteur. Ce roman constitue l'un des premiers écrits fondateurs de la littérature et de la pensée des Lumières. Autant le fond, la description de la cour du roi de France de l'époque, que la forme, un échange de lettres constant entre la Perse et la France, donnent à cet ouvrage un cachet
particulier. Dans une période où toute vérité n'était pas bonne à dire, l'idée de mettre cette vérité dans la bouche d'un étranger était rusée et beaucoup moins risquée. La mode des romans épistolaires n'était pas encore à son apogée, et les « Liaisons dangereuses » de Laclos, modèle du genre, furent publiées soixante ans plus tard. Les Lettres persanes nous content les aventures d'Usbek, riche habitant d'Ispahan, en Perse devenue depuis l'
Iran, dans les années 1710. Homme cultivé et curieux, il part en Europe pour parfaire sa connaissance du monde, mais va correspondre tout au long de ce voyage pour prendre des nouvelles de ses amis et de son important harem. De même, lui et son compagnon de voyage, Rica, décrivent dans des courriers toutes les merveilles et les curiosités qu'ils rencontrent. Les voyages de ce temps-là duraient très longtemps, et les deux héros vont mettre plus d'une année à traverser la Turquie, puis la Méditerranée avant d'arriver à
Paris où ils demeureront huit ans. La richesse des Lettres persanes tient dans son mélange de fantaisie et d'exotisme, d'une part, et à la fine analyse qui est faite des différents modes de gouvernement et de politique, d'autre part. Nous découvrons en effet les péripéties qui troublent la vie du sérail, où favorites et eunuques complotent à qui mieux mieux, mais également la vie des occidentaux de l'époque, sous le joug de royautés qui valent les sultans orientaux pour leur despotisme. En plus de jouer sur les deux mondes qu'elles nous font découvrir, les Lettres persanes comportent également deux points de vue, celui d'Usbek, plus porté sur la philosophie, et celui de son compagnon, qui s'attache aux curiosités pratiques. L'un compare les systèmes de pensée et de gouvernement quand l'autre s'étonne de détails triviaux, assurant ainsi le lecteur d'une diversité amusante et intelligente. Toutefois, les Lettres persanes ne finissent pas par un « happy end », car si le système économique s'effondre en
Europe, dans le même temps, le sérail persan est dévasté par la volonté de liberté de la favorite Roxane. Dans un tel ouvrage, on retrouve des détails historiques passionnants sur deux sociétés, l'une orientale et l'autre occidentale. Moeurs, coutumes, opinions, hiérarchies, tout est passé au crible pour notre plus grand plaisir. L'auteur des Lettres persanes, Montesquieu, n'avait que trente-deux ans lorsqu'il a écrit ce livre, c'est dire le talent et la profondeur d'esprit de ce grand penseur. Les Lettres persanes furent le premier ouvrage à remettre en question en France la notion de gouvernement comme susceptible d'une approche rationnelle, non plus seulement théologique mais aussi scientifique. En effet, la
France considérée comme fille aînée de l'Eglise renvoie au Commandeur des Croyants, et donc au pouvoir divin dans les deux cas. La remise en cause de certaines idées reçues tels l'équilibre des pouvoirs, la progression démographique ou encore la liberté individuelle, font des Lettres persanes un terreau sur lequel les grands philosophes suivants s'appuyèrent pour développer de nouvelles donnes. Cependant, les Lettres persanes demeurent également un roman passionnant, qui connut dès sa parution un grand succès populaire, même si la critique s'est partagée sur la part qu'il fallait faire, dans cette oeuvre, à la fantaisie romanesque et à l'élaboration idéologique. A chacun de se faire sa propre opinion, mais l'une des principales qualités des Lettres persanes reste sa capacité à nous faire prendre du recul, ce qui est toujours intéressant, surtout dans un monde où tout va de plus en plus vite...
Date de création : 06/12/2007 16:09
Contributions de Regine
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