On aurait pu se croire à la remise des Césars, sauf que l'intéressé, 39 ans, n'était pas là, préférant l'ombre à la lumière et aux paillettes, à moins que ce ne soit un effet habile pour cultiver le mystère et la médiatisation. Première en
France : le plus célèbre prix littéraire français était attribué à un Américain... Là ne
résidait pas le moindre des paradoxes. Outre le fait que « Les Bienveillantes » était déjà un énorme succès en librairie (250 000 exemplaires déjà vendus), cet énorme pavé de 900 pages en était aussi un dans la marre de la société « bien-pensante ». Car, il faut bien le dire, le sujet était délicat à traiter. Jugez vous-même : retracer l'histoire du nazisme en se plaçant sous un autre angle, celui d'un officier nazi face à l'extermination des Juifs et de son sentiment de culpabilité ou pas. Et, c'est bien en cela que ce livre bouleverse les consciences et suscite le malaise car comment expliquer l'inexplicable ? Comment retracer des vérités historiques, avec des noms, des dates, des lieux en se plaçant dans le rôle du bourreau, nuançant ainsi tout ce que l'âme humaine peut avoir d'ambigu et de non déterminé au départ ? Le plus problématique, c'était qu'on ne pouvait reprocher à Jonathan Littel des approximations historiques car il avait pris garde de ne mêler à son roman que des détails vérifiables (noms propres, hiérarchie SS, lieux topographiques...). De plus, Jonathan Little avait parcouru des zones de conflit pour des ONG (
Tchétchénie,
Afghanistan) pendant 15 ans et il avait pu, lors de ses expériences, mesurer, à l'échelle de ce qu'il voyait, les comportements humains, très ambigus quant à leur responsabilité en tant que meurtriers. Reste que le narrateur, Max Aue, ancien officier SS qui livre ses confessions sur le thème du bourreau et de sa responsabilité propre, prend ses sources dans l'Histoire, qu'il sait pratiquement tout de son déroulement, allant même jusqu'à décrire une rencontre avec
Hitler et de fait, le lecteur ne sait même plus si ce Max Aue a vraiment existé ou pas. Plus encore, le fait que Max Aue ait quelques états d'âme le fait passer pour un Nazi aux idées modérées, voire un idéaliste, bien qu'il soit bel et bien un meurtrier et un pervers. Là où le bât blesse, c'est que Jonathan Little l'auteur, fait passer Max Aue pour quelqu'un qui aurait été de très ordinaire au fond, partagé entre son
humanisme et son obéïssance à un endoctrinement insidieux. Il n'aurait donc été qu'un technicien désirant l'efficacité de son
Travail dans les camps en ayant cependant conscience du bien et du mal et de la stupidité de l'antisémitisme. Pourtant, il apparaît aussi monstrueux quand il dépasse le cadre de ses fonctions, usant de meurtres, de viols, de tortures. La seule question qui est vraiment très dérangeante et l'on comprend qu'elle le soit, c'est : peu importent les raisons (économiques, sociales, racistes...), Comment des hommes peuvent-ils faire des choses aussi sordides tout en tentant d'excuser leurs actes par l'embrigadement et l'obéïssance ? Et surtout, comment peut-on nous demander à nous, lecteurs, d'essayer de comprendre leurs raisons, alors qu'elles sont tout simplement incompréhensibles et inexcusables ?... Nous, lecteurs, avons beau essayer de comprendre le pourquoi de cet étalage de crimes et d'états d'âme, mêlé de philosophie de bon aloi, il est une
Entreprise qui doit se frotter les mains et ça, c'est beaucoup plus pragmatique : Gallimard aura remporté le jackpot cette année car, comme chacun sait, la controverse fait vendre, surtout quand il s'agit d'un sujet aussi sensible. Les membres du jury Goncourt semblent avoir été charmés par le sujet polémique et la manière d'écrire de l'auteur (7 voix contre 3). Les historiens, eux, semblent en général sceptiques sur l'oeuvre en question. Car, la question reste posée : comment faire d'un nazi un héros de roman ? C'est une question de morale et c'est que la fascination du mal ne date pas d'hier, que le mal devient presque invisible dans la chaîne des responsabilités, alors qu'il est bien là puisqu'il prend des initiatives et se complet à obéir. Pourquoi donc un tel débat médiatique envers ce qui ne sera probablement jamais l'oeuvre du siècle ? Car, pourquoi aurait-on de l'empathie pour un tel personnage, romanesque de surcroît, en oubliant l'horreur des victimes, ou en les atténuant du fait même de cette confession. Pour finir, un prix littéraire doit applaudir à un style de langue française et non à un débat choc. Et franchement, vous en connaissez beaucoup qui vont lire 900 pages pour faire bien dans la bibliothèque ? De toute façon, ce sera comme pour le
Da Vinci Code, vous irez voir « les Bienveillantes » au
cinéma car le livre s'y prête... Rien à voir avec
Marcel Proust... Décidemment, tout se perd, même les prix littéraires !
Date de création : 11/11/2006 16:45
Contributions de Catherine

Jonathan Littell
Il y a environ 6 mois, Aquadesign publiait cet article :
Je n'aime pas votre point de vue. Vous dîtes :" Nous, lecteurs, avons beau essayer de comprendre le pourquoi de cet étalage de crimes et d'états...". Je suis un lecteur et ne me sens pas representé par ce que vous dites: Je pense par contre qu'il faut s'interroger sur le pourquoi la normalité et ce genre de crimes puissent cohabiter. C'est ce que ce genre de littérature doit nous suggerer. L'atrocité du nazisme n'a pas été le résultat d'une folie individuelle ou collective c'était a ce temps la normalité pour beaucoup de personnes. Gare à penser que seuls les fous y on participé. C'est pourtant la direction que le monde a pris ces derniers temps. L'actualité est pleine d'exemples de ce type!